Parc des Gorilles: les citoyens racontent…

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Détruit par le groupe Olymbec à la mi-mai, le parc des Gorilles était très apprécié dans le voisinage. Après l’imposition d’une réserve foncière par l’arrondissement afin qu’un espace vert revoie le jour au coin de Beaubien Ouest et St-Zotique, les riverains sont partagés entre tristesse et espoirs.

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Affiche appelant à la mobilisation. Photo: Gracieuseté Frances Foster

Frances Foster est la personne à qui le parc des Gorilles doit son nom. Cette artiste, qui réside dans le quartier depuis plus de 20 ans, allait marcher tous les jours dans ce rectangle où la nature avait repris ses droits. « On pensait que la Ville avait oublié le parc, raconte Mme Foster. Pendant l’été, l’herbe poussait beaucoup,  cela ressemblait à une petite jungle. Il y avait des jardins avec des tomates, des sans-abri avec leurs tentes, tout cela me faisait penser au film La Planète des singes. Et les gorilles, c’était nous, les gens qui se promenaient dans le parc et en prenaient soin. Cet espace, c’était un peu le secret du quartier ».

Mme Foster s’était inscrite à la corvée de nettoyage du parc qui devait avoir lieu le 18 mai. En effet, tous les printemps, les gorilles se donnaient rendez-vous pour ramasser les déchets et ne laisser que de la nature vierge sur ce quadrilatère situé en plein cœur d’un quartier industriel. Mais cette année, la corvée n’a pas été nécessaire, et la promenade quotidienne du 15 mai de Frances Foster a tourné court : quelqu’un s’était déjà occupé de faire le ménage.

« À midi 30, je suis arrivée face au parc et mon cœur a fait un bond : tout avait été rasé. J’ai vu une marmotte qui courait dans la rue parce qu’elle avait perdu son habitat, et je me suis mise à pleurer ».

Patricia Lucas, son amie de longue date, raconte la suite : « Mme Foster a cogné à ma porte en larmes. C’est une artiste qui a reproduit plusieurs éléments de ce parc dans son œuvre. Pour nous deux, cela a été un choc immense ». Elle aussi entretenait un rapport intime avec cette friche qui, avant sa vente à Olymbec en février, appartenait au Canadien Pacifique. « J’étais en amour avec cet espace. C’était comme si la nature avait déposé un tapis sur la pollution et avait reconquis les rails. Il y avait beaucoup d’animaux, des oiseaux, et les parents venaient s’y promener avec leurs enfants ».

Un parc qui donnait envie aux voisins de s’impliquer

Mmes Foster et Lucas avaient assisté aux consultations du Plan de développement urbain, économique et social (PDUÉS) au mois de mars, et avaient fait part de leurs idées pour cet endroit qu’elles connaissaient si bien. « On rêvait comme des enfants, explique Patricia Lucas. Moi, j’aurais aimé que le parc des Gorilles devienne un écomusée, qu’on fasse un recensement de la flore ».

Rachel Heap-Lalonde, une autre voisine, a grandi avec le parc des Gorilles. « J’allais jouer dans ce champ quand j’étais jeune. Avec ma sœur, on a décidé de revenir vivre dans le quartier il y a cinq ans, juste parce qu’on aimait trop ce parc. C’était un espace sauvage où on avait l’impression de sortir de la folie de la ville ». Comme les autres citoyens, elle avait des projets pour le lieu, notamment des plantations, mais était sceptique quant au PDUÉS. « Je ne suis pas une personne qui fait naturellement confiance aux politiciens, souligne-t-elle, alors quand j’ai vu que ce projet a été court-circuité par une compagnie, je me suis sentie frustrée. Tout cela est à l’image de la place de la population devant la politique ».

Mme Heap-Lalonde a une bonne idée de la chronologie des évènements : « La veille au soir, tout était comme d’habitude, et à 9 h le matin, il n’y avait plus rien. Ils ont commencé à couper les arbres très tôt, vers  5 ou 6 h le matin. C’est un peu virulent tout ce qu’ils font avec notre quartier pour construire des condos, pour amener la gentrification ».

Une mobilisation spontanée

La perte des arbres est irréversible, mais les citoyens n’ont pas baissé les bras pour autant. « On a immédiatement appelé le 311 pour parler au conseiller François Limoges », explique Rachel Heap-Lalonde. Le 18 mai, plutôt que d’effectuer la traditionnelle corvée, une cinquantaine de citoyens a rencontré M. Limoges sur les lieux de la coupe illégale, puis ce fut le tour du maire Croteau le 25 mai au café L’Artère. Sur la clôture métallique qui ceint désormais le feu parc des Gorilles, des habitués de l’endroit ont posé un morceau de tissu blanc pour chaque arbre qui a été rasé, et des tricots en forme d’arbre rappellent aux passants que jusqu’à récemment, il y avait autre chose que de la terre et une excavatrice sur ce coin de rue.

Rencontre avec le conseiller François Limoges. Photo: Julie Patenaude

Rencontre avec le conseiller François Limoges. Photo: Gracieuseté Julie Patenaude

La mobilisation a porté ses fruits, puisque le Conseil d’arrondissement, réuni en séance extraordinaire le 29 mai, a décrété l’imposition d’une réserve foncière sur le lot. Olymbec devra trouver une entente avec la Ville pour lui vendre le terrain, qui sera retransformé en parc. Les citoyens, quant à eux, pourront se constituer en OSBL afin de participer à l’élaboration du nouveau jardin.

Cette décision remplit Patricia Lucas d’espoir. « Nous ne souhaitons pas la guerre mais qu’Olymbec soit responsable et que le dialogue soit positif, dit-elle. En tant que résidents du quartier, nous voulons juste retrouver un espace naturel car nous vivons dans un ilot de chaleur ».

Rachel Heap-Lalonde est plus mitigée : « Le principe de cogestion me convient, mais un changement de zonage est si facile à faire. Tout cela peut changer avec les élections qui s’en viennent ». Selon elle, Olymbec a encore creusé vendredi, et la profondeur d’excavation est maintenant supérieure à 1 m par endroits. « Au moins, dans tout ce malheur, on a pu avoir de belles rencontres entre résidents, et on a appris comment faire pour avoir un impact au niveau municipal », conclut Mme Heap-Lalonde sur une note positive.

Le futur espace vert conservera le nom de parc des Gorilles, comme dans les rêves de Frances Foster, qui aura donc participé à sa manière à l’écriture de la toponymie montréalaise. « Je suis contente mais il y a beaucoup de travail pour arriver à recréer une forêt urbaine », commente l’artiste, consciente du défi.

Sur la clôture. Photo: Gracieuseté Nathalie Morrissette

Sur la clôture. Photo: Nathalie Morrissette

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