L’histoire de femmes qui dérangeaient

Par -

Voyager seule, être mère sans être mariée ou décider de son destin, voilà des exemples de comportements qui attiraient les foudres de la société québécoise bien-pensante du 19e siècle.

Les femmes qui agissaient de façon marginale (ou perçu comme tel) rencontraient un véritable mur d’intolérance et voyaient des obstacles souvent insurmontables se dresser sur leur route. La Société d’histoire Rosemont-Petite-Patrie a récemment proposé une conférence intitulée Ma voisine dérange, Portraits de femmes d’un autre siècle, au cours de laquelle l’auteure et historienne rosemontoise Michèle Gélinas a présenté des femmes au destin bien particulier.

Ma voisine dérange, Portraits de femmes d’un autre siècle, est aussi le titre du dernier livre de Michèle Gélinas. Il met en scène 21 Québécoises qui ont vécu entre 1760 et 1867, principalement en Mauricie. À n’en pas douter, le parcours de ces femmes éprises de liberté et de justice étonne tout autant qu’il inspire le respect.

Marie-Louise, l’aventurière, mère célibataire

Vers la fin du 19e siècle, Marie-Louise, l’arrière-arrière-grand-mère de l’auteure, s’est mariée enceinte alors qu’elle était déjà mère d’une fille de deux ans. La jeune femme vivait alors au poste de Hunterstown, une communauté qui fait maintenant partie du village de Saint-Paulin, en Estrie.

Bilingue, on l’embauchait régulièrement pour accompagner de riches Américains qui désiraient aller à la pêche. En compagnie de ses clients, Marie-Louise effectuait donc des séjours en pleine nature qui pouvaient durer des semaines. Inutile de mentionner que sa réputation a beaucoup souffert de ce mode de vie non conventionnel.

Angèle, la mère célibataire combative

Le fait d’affronter la société et de ne pas respecter les valeurs morales de l’époque a aussi influencé le parcours d’Angèle, une fille d’agriculteur qui a dû quitter sa famille trop nombreuse pour aller gagner sa vie à titre de servante, dans une maison privée.

Après quelques mois, elle a cependant quitté son emploi pour aller se réfugier chez une parente, car elle attendait un enfant. Puis, sans crier gare, son amoureux Charles a disparu après lui avoir promis le mariage. Après bien des tribulations, Angèle a accouché de Marie, qui sera inscrite au registre des baptêmes en tant que « Marie inconnue ».

En effet, à cette époque, les enfants illégitimes n’avaient officiellement pas de nom de famille. Désireuse d’assurer un avenir convenable à son enfant, la jeune mère a donc intenté un procès à Charles pour qu’il lui verse une rente. L’issu du procès sera toutefois déterminé selon un critère maintenant désuet : la respectabilité de la mère. Trahie et éclaboussée par des témoignages calomnieux, Angèle n’aura gain de cause que pour cette raison : elle était mineure au moment de la conception.

« À l’époque, une rente pouvait être versée à la mère jusqu’à ce que l’enfant ait quatre ans. Par la suite, le père pouvait cesser toute rétribution et il avait même le droit de venir chercher son enfant pour l’amener vivre avec lui », précise la conférencière.

Marguerite, la tisserande de la Baie d’Hudson

Après la mort de son mari, décédé par noyade en revenant de la baie d’Hudson où il était allé travailler comme trappeur, Marguerite n’entend pas se remarier et demeurer dans son village. Au contraire, l’intrépide veuve répondra à l’appel de Mgr Joseph Norbert Provencher qui cherche alors des tisserandes capables d’enseigner ces techniques aux Amérindiens et aux Métis du nord du Manitoba.

Embauchée par la Compagnie de la Baie d’Hudson pour fonder une école de tissage, elle embarquera dans un immense canot qui prendra deux mois pour arriver à sa destination. Au bout de trois ans, après plusieurs épreuves et difficultés, l’école sera fermée, mais Marguerite demeurera quelque temps dans ces régions sauvages. Une quinzaine d’années plus tard, la tisserande, qui vit maintenant à Massueville (Montérégie) sera dépeinte comme une femme indépendante qui refuse de vivre sous le même toit que sa belle-fille et comme une marginale qui a eu l’audace de vivre parmi « les Sauvages du Nord ».

Historienne passionnée, conférencière passionnante

Ex-agente de recherche aux universités de Montréal et du Québec à Montréal et maintenant professeure d’histoire au CÉGEP de Maisonneuve depuis 25 ans, Michèle Gélinas voue sa vie à explorer archives et documents historiques en quête de récits portant sur des gens dont le destin sort de l’ordinaire compte tenu de leur époque et de leur lieu de vie.

« Je ressens un vif intérêt à présenter la vie de personnes ou de communautés marginales. J’ai d’ailleurs réalisé un ouvrage à propos d’un village de la Mauricie qui évoluait sans structure administrative conventionnelle ou religieuse, et où vivaient des gens aux comportements hors normes pour leur époque. Ce livre s’intitule Le poste de Hunterstown au temps des patrons américains 1824-1886. En ce qui concerne mon ouvrage, Ma voisine dérange, Portraits de femmes d’un autre siècle (Éditions GID), je mets en lumière le monde des femmes et de la marginalité, un créneau qui n’a pas été vraiment exploré en littérature. J’admets me sentir très proche de toutes celles qu’on a mises au ban de la société, et ce, injustement. Il est d’ailleurs saisissant de constater que dans les livres d’histoire du 19e siècle et même ceux de la première moitié du 20e siècle, lorsqu’on parle d’une femme, la plupart du temps, c’est pour s’en moquer ou la décrire comme une illuminée », indique la conférencière.

Michèle Gélinas vient d’ailleurs de publier une bibliographie romancée de l’épouse de Louis-Hippolyte LaFontaine intitulée Adèle Berthelot-LaFontaine. « J’ai dû faire preuve de persévérance pour rédiger cet ouvrage, car il n’y a vraiment pas beaucoup d’archives qui concernent cette femme pour laquelle j’ai eu un véritable coup de cœur », explique Mme Gélinas.

Des ouvrages à découvrir et à parcourir avec plaisir, surtout parce les personnages qui y sont dépeints ont bel et bien vécu, et à une époque pas si lointaine!

Photo : L’auteure et historienne Michèle Gélinas a présenté une conférence au cours de laquelle elle a tracé quelques portraits de femmes tirés de son ouvrage Ma voisine dérange, Portraits de femmes d’un autre siècle.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>