Le beau malaise

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À la première édition de la « Rue Kitétonne » sur la rue Masson, en 2011, RueMasson.com avait un kiosque pour promouvoir son existence. Nous avions mis un isoloir à scoop où le public était invité, avec un brin d’humour, à nous révéler anonymement quelque chose sur le quartier.

Le public venait donc, moyennement nombreux, à notre humble table prendre un dépliant et quelques fois allait nous écrire un mot dans la boite à scoop. Puis un homme vint nous voir. La soixante-dizaine certaine, frêle, les yeux un brin méfiants, clope au bec.

Moi : Bonjour Monsieur, vous allez bien ?

L’homme aux yeux : Oui.

Moi : Avez-vous un scoop que vous aimeriez partager sur le quartier ? Vous pouvez […]

L’homme fâché : J’ai juste une affaire à te dire mon p’tit gars…

Moi, avec une joie commerciale : Oui, certainement ! Allez-y monsieur !

L’homme se libère : Ortournez* sul ‘plateau estie pis sacrez-nous la paix !

Aucune réplique valable et spontanée ne m’est venue, outre de marmonner qu’on habite ici. Mais me parlait-il à moi ? À RueMasson.com ? Ou parlait-il à l’événement en cours, symptôme de tout ce qui le dérangeait ? Comme les foules, la rue bloquée, le bruit, la bière à 5 $ la bouteille, les loyers qui grimpent et les condos qui poussent ?

***

Il y a plus ou moins 10 ans, on pouvait acheter des CD et des BD usagés à l’Idée fixe, manger de la pizza chez Donini, s’acheter des débarbouillettes chez JVS et chercher à « faire payer la machine » dans les nombreux bars avec loterie vidéo du quartier.

Il y a moins de 5 ans, on pouvait toujours trouver des chaussures pour presque rien chez Pitt, habiller les enfants pas cher à la friperie La Griffe des petits amis et acheter des… plaques murales de tout genre (comme quoi il y a des spécialités qui se perdent).

Maintenant, à peu près dans ces mêmes lieux, on vend des vélos haut de gamme, on fait moudre son espresso selon sa machine, on bouquine, on aime des bières de micro-brasseries locales et des cocktails inventifs, on se fait exfolier les pieds, on se farcit une des meilleures tables en ville et on offre des ganaches artisanales made in Rosemont comme cadeau d’hôtesse.

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Nous, les gens derrière la création de RueMasson.com, n’avons pas vécu l’âge d’or des grandes artères commerciales où brillaient Masson et St-Hubert et où se concentraient sur un kilomètre de rue plus de commerces, de services et de plaisirs qu’en contient aujourd’hui le « quartier » DIX30.

Mais nous y avons vécu assez longtemps pour sentir clairement le changement des dernières années. En créant RueMasson.com il y a 5 ans, nous voulions témoigner et rapporter les mutations du quartier. Mais nous souhaitions aussi être un catalyseur de changement, stimuler le sentiment d’appartenance et la fierté d’y habiter. Nous ne pourrons jamais mesurer notre impact réel, mais c’est certain que nous nous réjouissons, comme se réjouit la SDC Promenade Masson, de l’essor actuel de Rosemont.

La réalité capitale, c’est que le « rehaussement commercial » est le résultat d’une clientèle avec un plus grand pouvoir d’achat qui a nourri un « rehaussement résidentiel », capable de payer des loyers ou des hypothèques plus chers. Une clientèle prête à payer un verre de café à quatre dollars, des burgers à 16 piastres et de la massothérapie remboursée en partie par leur assurance privée.

Les effets pervers de ces rehaussements sont connus. Si les fondateurs de RueMasson.com avaient acheté leurs logis cette année, cette publication s’appellerait peut-être RueOntario.com. La mixité est importante pour une foule de raisons et nous sommes conscients que les solutions pour y parvenir sont complexes. Pourtant, elle est nécessaire pour contrer les ghettos et ouvrir les esprits sur le monde réel.

ON AIME La mixité commerciale. Les fruits et légumes pas chers qu’on est mieux de consommer le soir même, les épiceries fines, les barbiers comme les salons de beauté, la pizza sur le pouce (malgré la couleur des murs, parfois) comme la pizza au canard fumé, les hot-dogs et les hot-dogs d’à côté, les friperies et les vêtements griffés made in Québec, les geeks dans les boutiques d’ordis et les conseillères dans les lingeries. Quincaillers, serruriers, cordonniers : tous nos honneurs.

ON AIME La mixité populaire. Les bobos qui trimballent leur progéniture dans une poussette Bugaboo les vendredis après-midi en jasant de leur apéro de la veille, les parents dans les très performantes cuisines collectives du quartier, la gang d’inconditionnels sur la terrasse de l’Aquarium, les cravates qui décompressent Chez Roger, les mamans qui allaitent dans les pataugeoires, les banlieusards proprets d’Angus et les immanquables vestes avec des franges pendant les ventes-trottoirs.

C’est notre quartier, c’est notre patrimoine, c’est notre histoire. Respect.

 

* Merci à Edouard H. Bond, écrivain du quartier, de m’avoir insufflé ce néologisme.

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