Les « stratégies d’affaires » de 1906

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Les spéculateurs qui veulent privatiser les profits et socialiser les déficits, ça ne date pas d’hier. L’annexion du village de Rosemont avec la cité de Montréal en 1906 a largement profité financièrement aux promoteurs de la Rosemount Land and Improvement Company.

Ucal-Henri Dandurand, archives de la SHRPP.

Les promoteurs immobiliers Ucal-Henri Dandurand et Herbert Samuel Holt fondent la Rosemount Land Improvement Company en 1903 pour développer ce qui est à l’époque la banlieue de Montréal. Ils achètent la terre agricole de feu Alexandre Crawford au nord des Shop Angus. Cette terre est le lot cadastral 172. Elle est laissée à l’abandon. Elle couvre approximativement de la 1ère à la 10e Avenue, limitée au nord par le boulevard Rosemont (alors chemin de la Côte de la Visitation) et au sud par le boulevard Saint-Joseph (alors rue Verchères).

La terre est subdivisée en 2553 petits lots de 25 pieds de large par 75 à 100 pieds de profondeur. Il faut bien loger les travailleurs des usines Angus qui ouvrent leurs portes en 1904. Pour les spéculateurs, c’est une affaire en or!

«Or, ce quartier en devenir est situé sur le territoire de la Petite-Côte, un village tout à fait paisible et rural où les autorités municipales ne partagent pas l’enthousiasme de Holt, Norris et Dandurand pour l’urbanisation accélérée», écrit Gaétan Nadeau dans son livre Angus : du grand capital à l’économie sociale publié chez Fides en 2009.

Pour créer un nouveau quartier résidentiel à partir d’une terre agricole, il y a bien du travail à faire. Il fallait tracer les rues, construire des trottoirs, installer les égouts, le gaz et l’électricité pour tous les nouveaux résidents. La facture allait être salée pour les promoteurs/spéculateurs.

Herbert Samuel Holt. Archives de la SHRPP.

L’annexion du cadastre 172 à la Cité de Montréal semblait une bonne solution pour éviter tous ces frais. « Dandurand était fervent partisan des annexions [...]. D’abord, l’absorption de villes ou de villages indépendants où Dandurand est impliqué lui permettrait d’éviter l’investissement de sommes importantes pour la mise en place d’infrastructures comme l’aqueduc, les égouts et l’éclairage des rues », écrit Marie-Hélène Lachance dans son mémoire de maîtrise (août 2009), De l’espace rural à la banlieue industrielle : le quartier Rosemont, 1892-1911.

Annexion doublement lucrative

Les efforts de Ucal- Henri Dandurand se concrétisent le 2 avril 1906. Un règlement d’annexion du lot cadastral 172 est adopté par le conseil municipal de Montréal. C’est donc la Ville qui paie pour les services publics.

Son acolyte, M. Holt, en sort doublement gagnant. La Ville pourra de surcroît donner le contrat de distribution de gaz et d’électricité à la Montréal , Light, Heat and Power, dont le président n’est nul autre que Herbert Holt!, rapporte le site du Centre d’histoire de Montréal.

Herbert Samuel Holt a été président de la Montreal Light Heat and Power de 1901 à 1932.

Avec l’annexion, la compagnie gagne sur tous les plans. Puisque Montréal devra nécessairement investir, cela lui permet, d’une part, d’éviter le financement des infrastructures et d’autre part, le territoire nouvellement équipé attirera assurément un bassin d’acheteurs potentiels pour ses lots, ajoute Marie-Hélène Lachance dans son mémoire.

Pratique courante
Faut-il s’en scandaliser? Bah, c’était pratique courante à l’époque de refiler la facture aux contribuables. La même chose s’est produite pour le quartier Hochelage. « En 1883, l’année même où elle obtient le statut de ville, Hochelaga est annexée par la Cité de Montréal. S’étant peuplée et industrialisée rapidement, elle ne pouvait financer l’ensemble des travaux d’infrastructures (aqueduc, égouts, ouverture de rues, etc.) et l’annexion s’imposait donc comme la solution la plus avantageuse», peut-on lire dans le mémoire de Marie-Hélène Lachance.

2 Comments to Les « stratégies d’affaires » de 1906

  1. gilles lacoste

    Merci pour l’article. Je note cependant qu’au début des années 20 mon grand-père sans fortune familiale mais avec son métier de machiniste a pu construire sur le boulevard Rosemont un duplex avec des logements assez vastes de 6 pièces pour élever sa nombreuse famille (16 enfants dont 9 survivants)et passer à ravers une terrible crise économique. Le prix du terrain a été certainement très abordable.

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