Comment les politiciens passent à travers la défaite

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Les citoyens de Rosemont-La Petite-Patrie ont malmené leurs élus sortants ces dernières années. Depuis 2009, aucun n’a été réélu aux trois paliers de gouvernement, fédéral, provincial et municipal. Le maire André Lavallée et son équipe, les députés Bernard Bigras et Nicolas Girard ont mordu la poussière. Seule exception Louise Beaudoin qui ne se représentait pas.

Deux semaines après les élections et alors que Pauline Marois présentera son conseil des ministres en fin d’après-midi et qu’on saura si le député de Rosemont élu Jean-François Lisée y aura une place, RueMasson.com aborde le côté moins joyeux de la politique, la défaite.

Gilles Grondin et André Lavallée présents lors de l’investiture de Jean-François Lisée en août dernier. Photo : RueMasson.com

Quand on est élu depuis plusieurs années et que les citoyens nous montrent la porte, la défaite est plus ou moins facile à prendre comme en témoignent certains. Si Nicolas Girard n’a pas souhaité parler aux médias depuis le 4 septembre dernier, RueMasson a discuté des lendemains d’une défaite électorale avec d’anciens élus qui l’ont vécue.

Ingrats ou girouettes les citoyens de Rosemont-La Petite-Patrie ? 

André Lavallée connait bien Rosemont pour y avoir fait ses armes en politique depuis 40 ans. Il y a été élu à deux reprises comme conseiller municipal de 1986 à 1998 sous la bannière du RCM, puis comme maire de 2005 à 2009. Il est actuellement directeur de cabinet du maire Gérald Tremblay pour l’Arrondissement Ville-Marie.

L’ancien maire de Rosemont-La Petite-Patrie souligne que dans chaque défaite, il y avait un contexte. « Pour nous au municipal en 2009, les gens voulaient que la situation change et au municipal, ils votent pour la mairie. Dans le cas de Bernard Bigras, il y a eu un déplacement radical du vote à l’échelle du Québec. Une vague. Les historiens et les sociologues nous diront pourquoi. Quant à Nicolas Girard, c’est un microclimat. Il a fait un bon travail, mais les gens voulaient que Françoise David soit à l’Assemblée nationale ».

Gilles Grondin était conseiller municipal du Vieux-Rosemont dans l’équipe d’Union Montréal avec André Lavallée. Il pense que c’est plus dur d’y faire face quand on n’est pas l’artisan de sa défaite. « C’est plus difficile, car les gens n’appuyaient pas le maire Tremblay et on a fait beaucoup de travail en porte-à-porte pour expliquer ses politiques. On sentait l’appui des citoyens pour notre travail, mais ça ne s’est pas traduit en votes ».

Bernard Bigras, député du Bloc québécois pour Rosemont-La Petite-Patrie pendant 14 ans avant d’être emporté par la vague orange en mai 2011 et remplacé par Alexandre Boulerice. Il est maintenant directeur général adjoint de la ville de Longueuil. Le natif de Rosemont a même déménagé sur la Rive-Sud de Montréal avec sa petite famille. Étant donné ses fonctions, il n’a pas souhaité parler à RueMasson.com.

Louise Beaudoin a vécu une défaite dans la circonscription de Chambly en 2003 avant de se présenter dans Rosemont en 2008 et de représenter la circonscription pendant quatre ans avant de prendre sa retraite. RueMasson.com lui a parlé alors qu’elle se reposait dans Charlevoix où elle s’est installée.

La différence entre sa défaite de 2003 et son départ cette année est le choix. En 2003, elle savait qu’elle allait se faire battre à cause des fusions municipales qui n’étaient pas acceptées dans la région de Saint-Bruno. Ça ne rend pas la défaite plus facile. « J’ai été battue à cause d’une politique gouvernementale, ça n’avait pas de bon sens. Je savais c’était quoi le bobo. J’en voulais tellement au PQ. Je leur avais dit que j’allais perdre », lance-t-elle.

Elle fait cependant une distinction avec l’actuelle défaite de Nicolas Girard qui a été battu alors que le Parti québécois revient au pouvoir. « Il y a une différence quand le parti est élu ou battu. Quand j’ai perdu en 2003, j’avais 58 ans, je ne voulais pas arrêter de travailler et mon parti n’était plus au pouvoir. J’avais une angoisse supplémentaire sur mon avenir professionnel ».

Louise Beaudoin qui avait été ministre durant ses deux mandats de députée a finalement enseigné. « C’était mon premier choix ».

Personnaliser la défaite

Subir une défaite n’est pas facile, même si on tente de se raisonner. « On prend ça personnel et on a tort, souligne Louise Beaudoin. Dans le cas de Nicolas, je pense que c’est plutôt Françoise David qui a gagné, surtout avec sa performance au débat des chefs. Et puis, la vie commence à 40 ans, il a un bel avenir devant lui, il a plein de talents. S’il veut continuer à faire de la politique, il peut se retrouver dans une fonction politique que le PQ pourrait lui offrir. Il a fait tout ce qu’il fallait, il ne peut rien se reprocher. C’était un parlementaire exceptionnel et un député très présent ».

Les anciens élus sont unanimes, les lendemains d’une défaite ne sont jamais joyeux. En même temps, c’est un apprentissage qui fait partie de la vie politique. « Perdre t’amène à relativiser ton action et ton rôle », lance Gilles Grondin.

André Lavallée s’est raccroché aux réalisations de son équipe. Il a quand même senti qu’on lui avait coupé son élan. « Nos réalisations étaient bien concrètes et les projets étaient sur la table. On a réussi le virage pour faire de Rosemont-La Petite-Patrie un quartier pour les jeunes familles. Il faut donc se dire qu’au-delà des personnes, il y a les projets. Je ne suis pas dans l’amertume, on a fait une trace profonde qui est encore là ».

Encore députés, Nicolas Girard et Louise Beaudoin entourent Mc Gilles lors de l’Autre-St-Jean 2012. Photo : Cécile Gladel/RueMasson.com

La défaite = un deuil

Comparer la défaite politique a un deuil ne semble par farfelu. Plusieurs élus pensent que c’est semblable. Les émotions et les sentiments se ressemblent, la tristesse, la colère, l’acceptation.

Chaque personne passe à travers ces étapes selon son propre rythme, mais André Lavallée a vu des politiciens qui ne s’en sont jamais remis, ce qui n’est pas son cas.

« Dès le premier jour, il y a de l’émotion, ce n’est pas rationnel du tout. Ça prend du temps pour passer à travers, il a fallu s’en reparler, se serrer les coudes avec l’équipe. On vit toutes sortes d’émotions comme le rejet. Mais il ne faut pas prendre ça personnel, car les gens ont fait le choix. On a de la peine pour un moment, c’est normal ».

Gilles Grondin compare plus la défaite à une peine d’amour. « Tu n’es pas certain, mais tu ne peux pas être dans le déni, car il n’y a pas de retour possible. Tu dois te concentrer sur les choses essentielles. Pour moi c’était ma blonde et mes enfants ».

Louise Beaudoin calcule que ça lui a pris environ six mois pour absorber le choc. « Je n’avais envie de voir personne. J’ai pris du recul en passant l’été à Charlevoix, je suis allée en France ».

Elle ajoute que ça doit être plus difficile pour Nicolas Girard qui doit faire un double deuil. « Il doit se dire qu’il aurait été ministre. Quand on fait de la politique, on désire aussi accéder au conseil des ministres ».

Quand on habite la circonscription

Louise Beaudoin pense que le fait d’habiter dans la circonscription que l’on représentait est un poids supplémentaire dans l’acceptation de la défaite. Quand on croise ses électeurs tous les jours, ce n’est pas évident. Ce qu’elle n’a pas vécu, n’ayant jamais résidé dans Chambly.

C’est ce que racontent les élus qui résident le quartier représenté. Rencontrer les électeurs qui leur disent qu’ils sont déçus et tristes les rend perplexes. « On dirait que les gens n’assument pas. Tout le monde me disait qu’ils étaient déçus. Qui a voté pour nos adversaires alors ? C’est bizarre ce sentiment », avoue Gilles Grondin.

Ce dernier vit dans le Vieux-Rosemont. Si le lendemain des élections, il n’allait pas se mettre un masque sur la tête pour éviter de rencontrer les gens, il n’avait pas envie de leur parler et de s’étendre sur le sujet. « Après la défaite, je ne serai pas allé dans les activités du coin où je vais maintenant ».

D’ailleurs, comme dans toute situation délicate, un décès, une maladie, les gens ne savent pas comment réagir. Les élus ne veulent pas qu’on ne leur parle que de cette défaite, mais les sujets de discussion tournent inévitablement autour de ça.

Gilles Grondin souligne aussi que le rythme de la vie change du jour au lendemain. « Et puis, on a moins d’amis au lendemain d’une défaite qu’une victoire. Il faut dire qu’on a négligé ses amis personnels et qu’on a des amis “électoraux”, car la charge de travail politique est prenante ».

L’ancien conseiller municipal du Vieux-Rosemont avait cependant une bouée de sauvetage professionnelle avec son emploi de directeur général du Mouvement national des Québécois. « Mon emploi vient avec un certain statut social politique qui me montrait que j’avais encore un rôle dans la société ».

André Lavallée habite toujours le quartier et n’a jamais songé à déménager. Entendre les gens qui l’appellent encore Monsieur le maire le réjouit. « On ne doit jamais oublier que c’est un privilège d’être désigné par les citoyens et qu’on est locataire de la place, pas propriétaire », conclut-il.

Défaite = bonheur ?

Finalement, tout le monde n’est pas malheureux de la défaite électorale. Outre l’adversaire qui gagne, les enfants peuvent y trouver leur compte. D’ailleurs, dans son discours devant ses partisans le 4 septembre au soir, Nicolas Girard a souligné n’avoir pas vu son fils depuis deux semaines. Il a terminé en lançant : « Benjamin, papa rentre à la maison ».

Avec le recul, la fille de l’ancien député libéral de Matapédia Henri Paradis, dont la conjointe actuelle habite le Vieux-Rosemont, se souvient de sa réaction après la défaite de son père en 1994. « Mes soeurs et moi avons prêté mon père à la politique provinciale à 300 km de chez nous pendant 10 ans et sa défaite nous a permis de le retrouver, lance Cynthia Paradis. En fait la soirée électorale était triste, c’était la fin de quelque chose, mais dès le lendemain, quel soulagement ».

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1 commentaire à Comment les politiciens passent à travers la défaite

  1. Sylvieclaire

    Merci, Mme Gladel, de nous présenter un angle très peu (ou pas du tout) traité à la suite d’élections. J’ai pris plaisir à lire cet article. Grâce à vous, les gagnants n’auront pas uniquement eu droit au chapitre dans cette histoire…

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